Journal de confinement. Day#8-9-10-11

L’armée des ombres

Billet de blog
par Lorelei
le 28 Mar 2020
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L'armée des ombres plutôt que le STO

Mardi 24 mars. 12 heures. Qu’est-ce que c’est encore que cette nouvelle connerie ? Le gouvernement vient de réinventer le STO ? Nous sommes invités à intégrer « la grande armée de l’agriculture française ». Personnellement, je rejoins la résistance. «Si tu veux continuer à manger des produits frais il faut bien que le monde agricole puisse travailler à planter nos légumes de demain et à récolter ceux d’aujourd’hui», m’envoie une copine Facebook. Absolument d’accord pour continuer à manger des produits frais et locaux, soutien total à mon épicier paysan, ouvert et solidaire. Mais « l’armée des ombres » ? Didier Guillaume plagie Joseph Kessel pour envoyer dans les champs de patates son armée de «serveurs dans un restaurant, hôtesses d’accueil dans un hôtel, […] coiffeurs, […] celles et ceux qui n’ont plus d’activités». Les «enseignant[s] qui ne travaille[nt] pas compte tenu de la fermeture des écoles» iront, eux, ramasser des fraises et des asperges ! Personnellement, je suis du genre à écrire et à dessiner, on ne peut pas dire que je sois débordée de boulot en ce moment. Mais tu m’envoies dans un champ, le boulet pour le cultivateur. Vraiment ! «Eh, là, la foldingo en pyjama peau de bête, vous pouvez vous accroupir au lieu de virevolter, c’est plus pratique pour ramasser. Et arrêter d’organiser les semis en tas triangulaires classés par couleur». Un boulet, je vous dis !

Et puis de qui se moque-t-on : on ne peut pas accompagner les défunts au cimetière mais on pourrait aller cultiver des pommes de terre ? On est confinés, mais pas dans les champs ? Entre les fake news, les théories complotistes et le discours ahurissant des politiques, je ne donne pas cher de ma santé mentale. Pour nous détendre, des films familiaux sont diffusés, à la chaîne. Lundi, c’est Provence et grillons. «Ma mère, elle est partie de la grippe»… Je pose la question : Manon des Sources est-il un film adapté au confinement ? Alberto Uderzo est mort. Manu Dibango est mort. Putain 6 semaines…

Mercredi 25 mars. 2 heures. Je ne décolère pas. Il faut que je me calme sinon je vais passer un confinement sur les nerfs, et ça, ce n’est pas bon du tout, du tout. Je vais finir aigrie et seule. Oui, je ne peux m’empêcher de contrer les informations débiles que les amis font circuler, en balançant des liens vers des sources officielles sous des messages, au mieux étranges, véhiculés par des images violettes à tête de morts et légendes truffées de fautes d’orthographe. Je refuse désormais de discuter avec les adeptes de celuidontonnedoitpasdirelenom. Hallucinant : il y a quelques semaines, tous mes écolos de copains refusaient de placer des prises anti-moustiques dans les appartements à cause des pesticides (et auraient refusé, en même temps, de prendre un traitement antipaludéen, parce que ton corps, il se défend tout seul), lançaient des pétitions en ligne contre le glyphosate, revendiquaient leur liberté de ne pas vacciner leurs enfants à cause de l’aluminium et de la toxicité de ce-qu-on-t-inocule-et-que-tu-sais-pas. Et aujourd’hui, ils veulent tous leur molécule. Parce qu’on est en guerre ? Et qu’on a peur, et qu’on veut de l’espoir, plutôt. Je deviens réac, je vais boire un verre d’eau.

Jeudi 26 mars. 16 heures. Je viens de passer une heure à regarder un téléachat de sacs à main sur un site de vente en ligne américain –me demandez ni comment, ni pourquoi, je ne sais pas. «This is removable, Oh, Waouh, Absolutely gorgeous». Le temps file, c’est fou ! L’après-midi, je décide de me reprendre en main et organise la kommounalka dans l’immeuble. On n’est plus là pour rigoler. Il y a trois semaines –oui, mon fil Twitter est plein de vidéos chinoises d’immeubles scellés par la police datant du mois de janvier, j’ai eu le temps de me préparer– j’organisais l’arrière avec mes achats de gels hydroalcooliques en promo sous le regard amusé de la pharmacienne et passais, déjà, l’appartement à l’eau de Javel en promettant d’aller jusqu’à la Canebière. Aujourd’hui, je tiens ma promesse et commence le grand nettoyage des parties communes de l’immeuble. En mode warrior. Il n’aura jamais été aussi propre.

Vendredi 27 mars. 9 heures. Une question me taraude : est-ce que vous aussi, vous vous dites que vous allez finir en Capitaine Caverne ? Rapport aux cheveux surtout. Ca y est, l’ado a une houppe sur la tête et l’homme, des touffes de favoris. Ou l’inverse.

Les gens m’énervent toujours autant. Je crois que je vais arrêter. Les gens. Je décide de me calmer en faisant un peu de sport. Et je découvre, émerveillée, la chorégraphie, en ligne, d’Anne Teresa De Keersmaeker, qui «lance à chacun le défi de danser la célèbre « scène des chaises » issue de sa pièce Rosas danst Rosas, d’en faire un film et de le poster sur YouTube». Mon cœur bondit, je m’y mets aussitôt, frénétiquement. L’homme suggère que j’y aille doucement. Il faut que je tienne, au moins, jusqu’au 15 avril. Il a raison.

Heureusement, nouvelle occupation, l’AFNOR vient de mettre « à disposition de tous un référentiel de fabrication de masques, dit «masques barrières». Pensé pour les néofabricants de masques et les particuliers, il permet de concevoir un masque destiné à équiper toute la population saine et complète la panoplie des indispensables gestes barrières face à l’épidémie de Coronavirus.» Avec les patrons, «à imprimer et à utiliser directement», pour coudre à la maison des masques de type bec de canard et à plis. Des masques dont on n’avait pas besoin il y a encore 15 jours… En bon soldat, je sors la machine à coudre. L’armée des ombres.

Commentaires

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  1. Manipulite Manipulite

    Merci pour ce journal de bord ; j’apprécie de vous lire : drôlement énervée et authentique. J’en reveux !

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    • Lorelei Lorelei

      Oh la, la. Merci ! Je m’y attelle. Bonne soirée !

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  2. Tarama Tarama

    Période idéale pour faire le tri de ses *amis » facebook.

    Guillaume s’est fait son petit shoot d’adrénaline honteux, quelque part entre De Gaulle et Ravage, de Barjavel. Minable.

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